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Truckland


« Aucun camionneur ne vous prendra en stop, question d’assurances. Si vous voulez vraiment comprendre ce que nous vivons en tant que chauffeurs routiers, il faut venir passer six mois sur les routes, vous lever chaque matin pour enchaîner 11 heures de route en 14 heures de service. Parfois vous attendez des heures, des demi-journées ou des journées entières pour votre chargement. Puis vous dormez à l’arrière et le lendemain, vous recommencez. Ça peut durer des mois comme ça, sans rentrer à la maison. » Joseph Woytus travaille pour Swift, l’une des plus grosses sociétés de transport routier aux USA. Il fait partie des quelque 3,5 millions d’Américains qui travaillent dans moins de 5 mètres carrés, derrière un volant. Ses pieds sont parfois au repos, avec l’ingénieuse invention du Cruise, le régulateur de vitesse. La technologie, « ça a du bon », dit-il, de concert avec ses collègues. C'est le niveau 1 des voitures autonomes, lequel va jusqu'à 5, sans aucun humain à bord.

Quand nous étions aux États-Unis, dans le nord, il était bloqué depuis deux jours à la frontière mexicaine. « I’m stuck here », disait-il dans son texto. Nous n’avons pas pu rencontrer Joseph Woytus, soldat ordinaire de la circulation des marchandises dans le berceau du tout-camion. L’Amérique fourmille de Joseph Woytus.


L’affaire est grave. Des emplois sont en jeu – voilà bien la plus menaçante des phrases pour commencer un reportage. Beaucoup d’emplois : des millions. La containerisation du monde, l’éparpillement des points de fabrication des biens consommables, le développement exponentiel du commerce en ligne ont mis la puce à l’oreille des startuppers boutonneux qui fomentent le lifting du monde dans leurs couloirs technologiques, mug sur les genoux : pour continuer à transporter toujours plus de marchandises vers le consommateur (cet archange divin), il faut trouver le moyen de baisser le coût du transport. Un humain, en plus de pouvoir (à ses risques et périls) se syndiquer, doit manger, boire, s’arrêter, dormir, rêvasser même et en plus, il faut le payer. Parfois il demande une assurance médicale, des cotisations pour sa retraite, et même des congés payés. C’était inévitable : les chauffeurs routiers apparaissent en rouge sur le tableau Excel des startups de la disruption du transport routier. La case « coût du travail (humain) » affiche le chiffre rondelet de 40%. Plus d'un tiers. L’idée que les humains continuent de prendre plus d'un tiers du prix total du transport est devenue insupportable. Si bien que 5 startups du secteur des camions autonomes se sont lancées dans une course effrénée, à celui qui inventera le premier un système fiable de transport de marchandises sans humain derrière le volant. Un milliard de dollars sont déjà sur la table.


Pour Le Monde diplomatique, j'ai réalisé un reportage sur le métier de camionneur aux États-Unis (premier métier du pays, avec 3,5 millions de chauffeurs).


Ces images sont extraites du reportage « Le routier américain, une icône en voie de disparition », paru dans Le Monde diplomatique d'août 2018.

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